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La migraine. Biographie d'une maladie

03.07.2014

La migraine. Biographie d'une maladie
Esther Lardreau
Éditeur : Les Belles Lettres
364 pages / 23 €

Résumé : Un ouvrage portant sur l'histoire des représentations de la migraine aussi remarquable par son érudition que par la force suggestive des propositions philosophiques qui y sont avancées.

Chacun connaît le dialogue savoureux entre Knock et le Tambour dans la pièce éponyme de Jules Romain : "LE TAMBOUR : Quand j’ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici. (Il montre le haut de son épigastre.) Ça me chatouille, ou plutôt ça me gratouille. KNOCK : (d’un air de profonde concentration) : Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille ou est-ce que ça vous gratouille ? LE TAMBOUR : Ça me gratouille. (Il médite.) Mais ça me chatouille bien un peu aussi". Echange justement fameux où l’on se plaît à voir le malade et son médecin ergoter savamment sur le sens d’une distinction purement verbale, que l’on aurait tort toutefois de ne pas prendre au sérieux et, pour ainsi dire, au pied de la lettre, car, en dépit des apparences, cette querelle de mots est proprement décisive. Toute l’astuce de Knock va consister à convaincre son patient que ce qui gratouille peut fort bien ne pas chatouiller, et que ce qui chatouille peut fort bien ne pas gratouiller, et que cette différence apparemment insignifiante doit constituer pour lui une raison de plus de s'inquiéter de son état de santé.

C’est qu’en effet il y a des maladies, comme le dit Esther Lardreau dans l’ouvrage dont il va être question ci-dessous, "dont l’action se passe dans des infiniment petits, au-delà de la perception" -– de la perception naturelle du médecin comme de celle du patient - –, qui paraissent même de prime abord ne pas avoir de cause assignable, et qui n’en sont pas moins des maladies à part entière. Un malade peut fort bien être malade sans le savoir, en ce sens où la maladie n’a pas d’existence dans sa conscience sous la forme d’une souffrance, d’un mal-être ou d’une diminution de sa puissance dagir, et n’exister que dans la science du médecin, en se développant silencieusement dans l’organisme sans que les lésions ou les perturbations fonctionnelles se fassent sentir pendant des années. Mais, inversement, il se peut aussi que le médecin ait affaire à un patient qui se plaigne d’être malade sans qu’il parvienne à faire correspondre à cette maladie une quelconque altération anatomique ou trouble physiologique. Ce qui gratouille ne chatouille pas nécessairement, et réciproquement.

La migraine, entre psychologie et physiologie

Tel est le cas par excellence de la migraine qui constitue l’objet privilégié de réflexion de l’ouvrage d’Esther Lardreau issu d’un doctorat de philosophie soutenu en 2007 que la Société française d’histoire de la médecine a couronné du prix de la meilleure thèse, et qui paraît ces jours-ci accompagné d’une préface de Françoise Radat (psychiatre, praticien hospitalier au CHU de Bordeaux) et d’une postface de Christian Lucas (neurologue, vice-président de la Société française d’études des migraines et céphalées, CHRU de Lille). La migraine est de ces maladies qui laissent perplexes le médecin, parce qu’"elle n’est ni strictement une maladie, ni un symptôme" et qu’"elle paraît écartelée entre physiologie et psychologie". Sans jamais avoir été tenue stricto sensu pour une maladie mentale, la migraine, avec son cortège de symptômes caractéristiques (nausées, vomissements, mal de tête, pâleur de la face, mal de mer, vertige, troubles visuels, cécité totale ou partielle, apparitions spectrales plus ou moins marquées, paralysie ou engourdissement des doigts, des lèvres, de la langue, troubles cognitifs ou émotionnels) n’en a pas moins été considérée comme le "mal des beaux esprits" – entendez : la maladie de ceux qui "travaillent du chapeau", qui se creusent les méninges soit avec trop d’assiduité, soit pas assez, comme l’avait fort bien vu Hegel au détour dune page stupéfiante de l’Encyclopédie des sciences philosophiques : "L’absence d'’habitude et une longue application de la pensée donnent la migraine".

La migraine et le doute

Même lorsque l’on est disposé à admettre que le patient est malade, au sens où il se sent mal, la question est de savoir quelle maladie il a – distinction qu’il est malcommode d’exprimer en français parce que nous ne disposons que d’un seul mot pour exprimer cette nuance entre "être malade" et "avoir une maladie", là où la langue anglaise, par contraste, distingue utilement entre illness, disease et sickness. Le migraineux est malade, mais a-t-il une maladie ? On notera dailleurs que ce n'’est pas la même chose que de dire que l’on a "la" migraine et que lon a "une" migraine. Comme le souligne Esther Lardreau à la suite de Jean-Claude Milner, les médecins préfèrent dire "avoir un…" quand il s’agit d’un nom de maladie, tandis que l’article défini renvoie plutôt à des symptômes. Avoir "la" migraine signifie couramment "avoir mal à la tête", tandis qu’avoir "une" migraine a une valeur diagnostique. Et l’on a tôt fait de penser que celui (ou plutôt : celle) qui prétend avoir "la" migraine cherche surtout à se faire porter pâle. Lorsque "Madame a sa migraine", pour reprendre le titre d’un vaudeville du milieu du XIXe siècle, a-t-elle la migraine, c’est-à-dire est-elle réellement malade ou bien, comme le suggère Balzac en des pages bien connues de la Physiologie du mariage, dresse-t-elle avec malignité cette indisposition comme rempart contre le devoir conjugal? Sans rapport direct avec la physiologie médicale, la physiologie sociale tient que cette maladie n’offre pas de symptômes : "pâleur, crispation du visage sont une mise en scène. Toute migraine est une comédie : la ‘reine des maladies’ n’est pas même une maladie".

«Les migraineuses sont des névrosées »

De là le rapprochement ancien de cette affection typiquement féminine, selon Balzac, avec ces autres maladies dont l’on s'’est longtemps demandé si elles n’étaient pas purement et simplement simulées : notamment l’épilepsie (on sait que certains termes appartenant au vocabulaire de la migraine sont issus du domaine de l’épilepsie : "état de mal", "aura". Mieux encore : la migraine a pu être vue comme une forme d’épilepsie, voire comme une "épilepsie larvée") et l’hystérie (selon Pierre Briquet, médecin honoraire des hôpitaux de Paris du XIXe siècle, 84,3% des hystériques ont des maux de tête : ce que lon a appelé le "clou hystérique" – ou "l’œuf hystérique" – est décrit comme une douleur vive, circonscrite, occupant une surface de 1 à 5 centimètres au-dessus de la tête). La migraine est une maladie des nerfs, et les maladies nerveuses sont littéralement des névroses, selon le néologisme inventé par William Cullen en 1769. Les migraineuses sont des névrosées – et tout est dit.



Source: Hicham-Stéphane AFEISSA


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